L'histoire-géo sacrifiée par la réforme du lycée de Luc Châtel

Publié le par Lova Pourrier


Il y a deux semaines, on annonçait le passage de 2h30 à 4 heures hebdomadaires d'histoire-géographie pour toutes les classes de première du bac général, y compris la série scientifique. Prenant cette initiative comme un signe d'ouverture, l'annonce fut accueillie très favorablement. Or, un détail manquait, et pas n'importe lequel : en terminale S, l'histoire-géo devient facultative, à raison de deux heures par semaine.
Cette idée avait déjà été évoquée l'an dernier, alors que Xavier Darcos occupait le poste de Luc Châtel. Mais la forte mobilisation avait eu raison des velléités ministérielles.

La mesure doit entrer en vigueur en 2012, date retenue pour la réforme de l'année de terminale. Des enseignants de la discipline n'ont pas manqué de se mobiliser sur le Net contre cette mesure, dans le secondaire comme dans le supérieur.

Pour le ministère, cette réforme a pour but de revaloriser les filières L (littéraire) et ES (économique et sociale), à l'heure où un élève sur deux fait une terminale S. En rendant l'histoire-géographie facultative en terminale S, on espère dissuader les candidats à des études comme Sciences-Po de passer par la série scientifique sous prétexte qu'elle serait plus réputée. L'objectif du gouvernement est de rééquilibrer le ratio d'un élève sur deux pour arriver à un ratio de l'ordre d'un gros tiers.

Les élèves qui choisiront de ne pas faire de l'histoire-géo en terminale seront sanctionnés par une épreuve anticipée au bac qui se passera en classe de première. Autant dire que la probabilité qu'un grand nombre d'élèves prennent la matière en option est faible. Beaucoup préfèreront se consacrer en terminale aux matières scientifiques... Cela ne gêne pas le cabinet de Luc Chatel qui vise explicitement à doper la spécialisation des élèves.

Mon opinion personnelle ? Pour revaloriser les filières littéraires et économiques, était-il nécessaire de dévaloriser la filière scientifique ? Car pour moi, c'est ce dont il s'agit. Les terminales S seront peut-être des cracks en maths et en physique, mais ils risquent d'être bien incultes... Rendre l'histoire-géo facultative, c'est accorder peu de crédit à cette matière, alors qu'elle constitue la base de notre culture. (et pourtant je ne garde pas un souvenir  mémorable de mes cours d'histo-géo au lycée, ayant hérité d'une prof un peu spéciale. Mais je ne peux pas nier que cela m'a apporté et appris des choses.)
A l'heure du débat sur l'identité nationale, cela paraît même incohérent. S'il y a bien une chose qui fonde l'identité nationale, n'est-ce pas une histoire commune à tout un peuple ?... Est-ce facultatif de connaître son passé et son histoire, ainsi que celle du monde ? Pourquoi les terminales S devraient-ils moins la connaître que les autres ?
Bref, je vois cette mesure comme un "tirage vers le bas" des terminales S. Déjà que je les trouvais moins bons que leurs prédécesseurs les terminales C, puisque ces derniers, pour avoir le bac scientifique, devaient être assez doués dans les matières littéraires. Ce n'est plus le cas des terminales S qui n'ont besoin de briller que dans les matières scientifiques pour avoir une mention au bac.
Etant dans l'enseignement supérieur depuis quelques années, j'assiste empiriquement à une baisse continue du niveau général : depuis la première année où j'ai enseigné, j'ai constaté chaque année une dégradation, que ce soit au niveau de l'orthographe, de l'expression écrite, de la culture, de la méthodologie des élèves... Cela, parce que le niveau d'exigence baisse d'année en année et que tout leur est facilité.
Pour moi, un bon élève, ce n'est pas un élève monomaniaque, qui collectionne les 18 en maths et en physique et n'y entend rien en philo. C'est un élève intelligent, cultivé, doué de sens critique, capable de penser par lui-même, et de comprendre un minimum le monde dans lequel il vit. Et ces qualités-là, elles viennent souvent de tout sauf d'un apprentissage intensif des maths et de la physique : de la littérature, de la philosophie... de ces matières "littéraires" si dénigrées dans le cursus scientifique. 
Et dans le monde professionnel, je ne suis pas sûre que celui qui réussira le plus sera le matheux inculte en histoire-géo...

Ajoutez à cela le problème du choix de l'option : à seize/dix-sept ans, est-on bien armé pour savoir s'il faut prendre l'histoire-géo ? Les élèves ne pensent qu'à une chose : avoir le bac (et pour les meilleurs une mention). On peut raisonnablement penser qu'ils auront tendance à privilégier les matières à gros coefficients (scientifiques donc) et à libérer leur temps pour s'y consacrer. Et ce serait la meilleure stratégie à court terme du reste (en vue du bac).
Sera-ce pour autant un bon choix dans une optique de long terme, c'est-à-dire professionnelle ? J'ai la sensation qu'on assistera à l'apparition d'un bac S à deux vitesses, et que ceux qui auront pris l'option histoire-géo seront mieux vus des recruteurs, plus tard.

Mon avis n'est pas un avis "corporatiste". J'ai passé un bac scientifique (option maths, en plus, soyons masochiste jusqu'au bout). Ce n'est pas non plus un avis bêtement anti-gouvernement. J'aurais eu le même si la mesure émanait de la gauche ou de tout autre courant politique. Je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi certains approuvent sans esprit critique une mesure simplement parce qu'elle émane de leur parti, et vice-versa rejettent toute initiative de l'opposition... On dirait des moutons de Panurge qui suivent bêtement le courant. Une sorte de prêt-à-penser de parti. Je n'ai jamais aimé suivre les directives d'un groupe. Je ne vote pas pour un parti mais pour des idées, pour des personnes. N'importe quel parti politique, qu'il soit de droite ou de gauche, peut pondre de mauvaises ou de bonnes mesures. Applaudir à tout ou à l'inverse s'opposer systématiquement, c'est n'avoir aucun sens critique et ne pas penser par soi-même.
Bref, qu'on ne me traite pas de gauchiste à la lecture de cet article. :) Je ne me sens d'affinités avec aucun parti car aucun ne me convient vraiment (la gauche me paraît parfois irréaliste, quant à la droite, je n'adhère pas à l'idéologie sécuritaire et anti-immigration). Je ne suis donc ni anti-droite ni anti-gauche, je prends ce qu'il y a de bon partout. J'attends simplement d'un gouvernement qu'il soit compétent et tire le pays vers le haut sur les plans socio-économique et culturel...
Tout ce que j'espère, c'est que mes futurs enfants passeront un bac de qualité, qui ne leur soit pas donné d'office, et que leur cursus s'efforcera de leur donner les armes pour comprendre le monde et développer leur sens critique.

Dernier point : il sera intéressant de voir ce qu'ils comptent faire pour le programme facultatif d'histoire de terminale S.  Actuellement, on étudie l'année du bac toute la période après 1945. Vont-ils la traiter en première ? Et dans ce cas, quel sera le programme facultatif en terminale ? Le même ou un autre ?
Même avec 1h30 de cours en plus par semaine en première, il me semble impossible d'étudier à la fois le programme de première et celui de terminale sur une seule année. Inévitablement, les élèves ne choisissant pas l'option en terminale risquent donc de ne pas avoir toutes les bases (notamment, toute la partie cruciale de l'après 1945, la guerre froide et le nouvel ordre mondial, nécessaires pour comprendre le monde actuel).

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